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Karoo, déchéance d’un homme au pays de la soif

Il aura donc fallu attendre près de quinze ans aux lecteurs français pour découvrir Karoo, le dernier roman du regretté Steve Tesich. Quinze ans et l’audace de l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture, dénicheur de textes oubliés auxquels l’édition traditionnelle n’a pas crû bon de s’intéresser, afin d’offrir au livre une version française aussi brillante dans le fond (une version française signée Anne Wicke, traductrice attitrée de Jonathan Franzen) que dans la forme, avec un livre physique à faire pâlir d’envie les éditeurs les plus pointilleux.
Achevé quelques jours à peine avant le décès, d’une crise cardiaque, de son auteur, le destin du texte fait évidemment penser à La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. La ressemblance ne s’arrête pourtant pas là : au début du livre, Saul Karoo, le personnage principal et narrateur des deux-tiers du livre, peut faire penser à une version années 90 de Ignatius J. Reilly. En décalage complet sur ses contemporains, Saul Karoo est un homme vieillissant, vivant à New York mais travaillant à Hollywood, dans la réécriture de scénarios que leurs producteurs estiment trop faibles. Karoo est une légende dans le petit milieu des “script doctors”, mais n’arrivera jamais à devenir un véritable scénariste.
Séparé de sa femme depuis de longues années, Karoo ne peut toutefois se résoudre à divorcer, et supporte de réguliers repas au cours desquels son ancienne épouse le met au pilori, égrenant ses nombreux défauts, comme son impossibilité à s’occuper de son seul fils, adopté. Karoo souffre en secret d’un mal inconnu : quelque soit la dose d’alcool qu’il ingère, il n’arrive jamais à être ivre, et doit jouer l’ébriété pour faire “bonne figure” dans les nombreuses soirées mondaines où il est invité (ce détail aura d’ailleurs inspiré à l’auteur le titre du livre : Karroo signifie “le pays de la soif” dans le dialecte de la tribu khoïkhoï, vivant en Afrique australe). Vivant au jour le jour dans un cynisme incroyable sa déchéance sociale, Karoo va pourtant voir sa vie radicalement basculer, lorsque l’un des producteurs qui le fait travailler lui propose de remonter le dernier film d’une légende du cinéma sur le point de mourir.
D’origine serbe, Steve Tesich (photo ci-contre) change de nationalité et de nom lorsque sa famille émigre aux Etats-Unis, alors qu’il a quatorze ans. Quelques années plus tard, il devient l’un des dramaturges et scénaristes les plus en vue des années 80 et 90. Il signe les scénarios d’au moins deux chefs d’œuvre : Le monde selon Garp de George Roy Hill, film adapté du roman de John Irving qui révèle Robin Williams, et Georgia d’Arthur Penn. Coureur cycliste lui-même, il écrit plusieurs film consacrés au vélo, dont La bande des quatre de Peter Yates, qui lui rapporte un Oscar en 1980, et le méconnu Le prix de l’exploit (American flyers) de John Badham, avec un Kevin Costner au top de sa popularité. Tesich signe également, à quatorze ans d’intervale, deux romans: Rencontre d’été en 1982 (publié en France deux ans plus tard aux Presses de la renaissance), et Karoo en 1996, qui sera publié aux Etats-Unis deux ans plus tard.
Le long parcours hollywoodien du personnage est, sans surprise, l’une des clefs de la réussite littéraire du roman. L’hypocrisie du milieu du cinéma est en effet l’un des éléments forts du livre, offrant au personnage de Karoo une vraie popularité comme “retoucheur” de scénarios, mais lui refusant la porte d’entrée au milieu de la production, provoquant chez le personnage amertume et rancœur. Tesich dépeint les coulisses de la production cinéma avec une drôlerie à la fois moqueuse et distanciée, sans jamais perdre la justesse des descriptions. Le personnage de Cromwell, producteur sans scrupules pour lequel Karoo se dégoûte de travailler, est l’incarnation littéraire parfaite de nombreux nababs du cinéma contemporain.
Faisant autant penser à Philip Roth dans la description de la déchéance d’un homme vieillissant, qu’à Bret Easton Ellis dans celle de la futilité des milieux du cinéma, Karoo est un livre inclassable, qui déploie sur plus de 600 pages la chute programmée de son personnage. Creusant son sillage dans les petites lâchetés d’un société contemporaine ne se retournant pas sur ceux laissés au bord du chemin, Karoo fait partie de ces textes essentiels de la littérature américaine, dont on peine encore à croire qu’il fallut quatorze ans pour le voir publié en France.

« Karoo » de Steve Tesich, traduit de l’Anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 612 pages, 22 €.

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Pour emballer le poissonMouaisCa le fait pas mal4 étoilesFutur prix Pulitzer (Pas encore de vote)
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