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Le système Victoria, déconstruction d’un coup de foudre

La première page du Système Victoria de Éric Reinhardt


J’ai préparé pendant trois heures la première phrase que j’ai osé lui dire : Victoria n’est pas une femme qu’un inconnu peut aborder sans qu’elle se sente insultée. L’amorce serait cruciale : je n’aurais que cette seule phrase, et un unique regard, pour obtenir qu’elle me pardonne, et qu’elle s’immobilise.
Je venais d’acheter une peluche si imposante que sa longue queue incurvée dépassait du sac plastique où la caissière l’avait glissée – cet appendice pouvait suggérer l’idée que je transportais un point d’interrogation en fourrure synthétique. Je regrettais de ne pas m’être informé du nom de l’animal (car Vivienne allait sans doute s’en enquérir : « Qu’est-ce que c’est ? Regarde sa queue comme elle est grosse ! Et ses jolies moustaches ! Touche ! »), mais je n’avais pas eu la présence d’esprit d’interroger la vendeuse. J’ai emprunté l’escalator pour descendre au niveau zéro et rejoindre le parking où j’avais laissé ma voiture. Vivienne est la plus jeune de mes deux filles ; on devait fêter ce soir-là l’anniversaire de ses cinq ans.
Quel est le nom de l’animal que je transporte ?
Ce n’est ni un castor, ni une marmotte, ni une belette, ni un raton laveur, mais quelque chose d’apparenté dont on eut supposer qu’il vit sur la terre ferme sans avoir renoncé au plaisir de se baigner. S’endort-il dans les entrailles du sol, comme la taupe, ou enfoui dans des broussailles, comme le lapin, ou agrippé à une branche d’arbre, comme l’écureuil ?
J’entrouvre le sac plastique pour vérifier si les pattes de l’animal sont palmées ou griffues. L’escalator m’a déposé au niveau zéro, je m’engage dans l’allée principale quand une silhouette attire mon attention. Elle est de dos devant une boutique de vêtements et examine des articles exposés dans la vitrine. Cette femme me plaît, l’atmosphère qui en émane, l’austérité de ses vêtements, son port de tête et la manière dont elle se tient. Un rayonnement de reine. Je m’arrête et la regarde. Une autorité. Il y avait longtemps que je n’avais pas éprouvé une telle attirance pour une femme croisée par hasard. Elle se déplace le long de la vitrine et s’immobilise à nouveau. Prospérité et élégance. J’ai le sentiment qu’elle s’attarde par moments dans le reflet de son visage. Cheveux massifs, ondulés. Corpulente, une poitrine volumineuse. Je la vois qui s’interroge du regard. Elle doit avoir à peu près ma taille, un peu plus d’un mètre quatre-vingts. Elle consulte une fois de plus son bracelet-montre. Elle examine avec une minutie indifférente, c’est tout du moins ce que suggère son attitude alternativement irritée et rêveuse, une robe du soir minimaliste installée sur un mannequin décapité. Aurait-elle un rendez-vous ?
Elle m’a appris beaucoup plus tard la réalité de sa situation et les raisons pour lesquelles elle errait ce jour-là aux abords de cette boutique de vêtements.
Ses mollets me plaisent, arrondis, affirmés, tendus par les petits talons de ses chaussures. Ils érotisent sa présence ; les regarder me donne envie de faire l’amour avec elle.
Elle s’éloigne de la vitrine en téléphonant. Elle écoute davantage qu’elle ne parle. Aucun indice ne me permet de décider s’il s’agit d’une conversation professionnelle, si les phrases qu’elle entend lui sont pénibles ou agréables, si la personne avec laquelle il semblerait qu’elle s’entretienne est un homme ou une femme. Peut-être consulte-t-elle sa boîte vocale. Je la vois, pensive et absorbée, qui dérive avec lenteur dans ma direction – et au moment où nous allons nous percuter elle pose sur moi un regard vif où en réponse à mon visage, à mes yeux, à l’intérêt que manifeste pour sa personne cette fixité admirative, je détecte un éclair de surprise et de discrète approbation. Je me retourne en espérant qu’elle se retournera également, et qu’elle aura un sourire sur les lèvres. Mais je la vois qui continue de dériver silencieusement, poussée sur le carrelage par la tension d’une concentration qui a l’air décisive.

© Éditions Stock, 2011

Pages: 1 2

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Pour emballer le poissonMouaisCa le fait pas mal4 étoilesFutur prix Pulitzer (Pas encore de vote)
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Une réponse à “Le système Victoria, déconstruction d’un coup de foudre”

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  • libellule electrique dit :

    Happée par les rouages du Système Victoria

    Si vous aimez les produits littéraires formatés, gentiment émouvants, les livres sympathiques et tièdes, vite oubliés, passez votre chemin.
    Car il faut lire Le système Victoria si l’on est prêt à se laisser entraîner dans une fresque ample, inattendue, dérangeante et frénétique. Il faut le lire si l’on est prêt à s’aventurer dans une histoire extrême et pourtant réaliste. Le système Victoria déroule la singularité fiévreuse d’une passion tragique en même temps qu’il peint la société mondialisée d’aujourd’hui dans ses aspects les plus oppressants.
    L’épaisseur romanesque, la densité des personnages en font aussi la qualité. La personnalité du héros, que l’on devine proche de l’écrivain, rêveur insatisfait et idéaliste, est nourrie de tout ce qu’on apprend au fil des pages sur son passé sentimental et familial. La scène de la première rencontre dans un centre commercial fonde l’intrigue, la structure du livre est à la fois linéaire (tendue entre le début et la fin de cette passion) et subtilement feuilletée de flash-back. Il y a un plaisir de lecteur presque classique à lire ce roman pourtant fortement corrosif, sexuel et contemporain.

    Certains trouveront que Victoria est trop peu humaine: elle est démesurée, sur-dimensionnée en tout. Mais cette géante internationale est au delà des clichés: Victoria est une sorte de déesse sexy, fascinante et efficace du capitalisme triomphant. C’est une femme qui expérimente jusqu’au bout toutes les possibilités que lui offre le monde d’aujourd’hui. Sa fin tragique n’en est que l’accomplissement ultime, assumé et obscène. Victoria n’est pas du tout une bimbo ordinaire: elle a l’originalité d’être une quarantenaire solide,grande et ronde, elle a aussi un côté maternel et épanoui qui conforte son pouvoir de fascination.
    Les symboles sont nombreux dans ce roman, au point qu’on peut se dire que David représente la mollesse velléitaire de la gauche, son impuissance à empêcher le libéralisme d’aller droit dans le mur; car Victoria, par rapport à lui, possède une belle énergie assurée, une force monstrueuse et tranquille à la fois qu’il admire. Lui -pressé comme un citron par sa hiérarchie- s’épuise dans des missions irréalisables en n’apportant que son adhésion soumise au système auquel il dit s’opposer.
    Mais pourtant, les résonances symboliques qui donnent à ce roman un élan ambitieux (en proposant une lecture implicite du fonctionnement de notre société) ne nuisent pas à sa dimension très humaine. C’est aussi avant tout une histoire d’amour, de sexe, d’alchimie entre deux êtres à la fois proches et différents. Les récits érotiques enfiévrés de leurs rencontres clandestines prennent une grande place dans le roman, et ils s’emballent en suivant la progression de leurs fantasmes dérivants.
    Par ailleurs, on y trouve des récits intéressants sur la progression d’un chantier et les enjeux énormes en termes de calendrier à respecter, de responsabilités qui reposent sur une seule personne, peu reconnue, voire humiliée dans le milieu des grandes entreprises de BTP. L’échec inéluctable et la démesure du chantier est à l’image de l’aventure impossible des deux héros.

    On oppose beaucoup David à Victoria, mais au fond, ils ont aussi des points communs, par exemple la volonté de préserver leur famille, qui reste un peu dans l’ombre du roman, comme à la lisière de l’intrigue. Certes, David n’appartient pas au même niveau social que Victoria, plus oppressé qu’oppresseur, mais ce n’est pas non plus un prolétaire, son modèle est aussi la réussite: son ambiguïté idéologique est intéressante, et permet de dépasser un manichéisme simpliste entre gauche et droite.

    Enfin, ce qui prouve la richesse de ce roman, c’est que, si vous le lisez, vous n’y verrez pas forcément la même chose que moi. Mais il serait difficile de contester sa force.

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