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L’art français de la guerre, la littérature en embuscade

Prix Goncourt 2011

Curieux objet littéraire que cet Art français de la guerre. Pour son premier roman, Alexis Jenni présente un texte pétri de plus de paradoxes que la plupart des livres ne le sont aujourd’hui. Paraissant dans une rentrée servant d’ordinaire de boulevard aux auteurs confirmés, le roman inaugural de Jenni en était annoncé dès le printemps comme le texte incontournable, dans la collection la plus prestigieuse de la littérature française. Après lecture, l’inclinaison du livre pour le paradoxal se confirme avec fermeté : convoquant les fantômes de l’Histoire pour tenter d’expliquer les troubles sociaux d’aujourd’hui, le roman met en scène deux personnages également très opposés. Abordant tous les genres, mêlant essai et fiction, L’art français de la guerre débouche au final sur une nouvelle opposition : celle d’être l’un des tout meilleurs romans de cette rentrée littéraire, sans toutefois réussir à convaincre complètement.
Un trentenaire anonyme, laissé pour compte dans les impératifs économiques de la société actuelle, se découvre une nouvelle passion : la peinture. Voulant apprendre l’art du pinceau auprès d’un maître, il rencontre par hasard sur un marché un vieil homme se débarrassant de ses toiles anciennes. Il lui demande de lui apprendre à peindre. Entre l’homme et Victorien Salagnon naît alors une relation complice, basée sur un échange mutuel. Salagnon apprendra donc au jeune homme l’art de la peinture. En échange, il lui demande d’écrire son histoire, celle d’un vétéran de l’armée à la retraite, qui a vécu toutes les grandes batailles militaires de la France. Des tranchées de la seconde guerre aux tortures de la guerre d’Algérie en passant par les paysages boueux d’Indochine, l’autoproclamé “narrateur” nous replonge dans la « guerre de vingt ans » menée par le vieil homme, aujourd’hui perclus de doutes et de remords sur l’attitude et les ambitions d’un pays qu’il a défendu tout au long de sa vie.
Divisant son texte en treize longs chapitres, Jenni construit son texte en alternant sept “commentaires”, récits aussi enjoués qu’angoissés se déroulant aujourd’hui, avec six parties de “roman”, qui retracent la biographie militaire de Victorien Salagnon. Cette structure mêlée tente de relier les expériences de guerre du passé de la France avec sa réalité sociale d’aujourd’hui : celle d’un pays rongé par le racisme, la précarité économique, se couvrant des meilleures intentions politiques pour dissimuler l’infamie de son quotidien.
Développant son propos avec une écriture magistrale et flamboyante, qui assure le talent incontestable de son auteur, cette structure n’est toutefois pas totalement convaincante. Car si Jenni excelle dans les descriptions historiques, relatant à merveille le quotidien rude et violent des champs de bataille, son journal du quotidien actuel est nettement convaincant. L’auteur se perd parfois dans des emportements de colère contre les travers extrémistes de la société, son racisme galopant, sa violence exacerbée ou encore les emportements sécuritaires des citoyens les plus violents. Cette faiblesse révèle l’un des nombreux paradoxes précités du livre : à la différence de la majorité des premiers romans, dont le style est trop faible pour atteindre les ambiance de message du livre, Jenni a ici la plus grande peine à porter son contenu à la hauteur de qualité de son écriture, qui ne se départit jamais d’un déroulé quasi-parfait.
Dans une récente interview sur France Inter, Alexis Jenni explique qu’il a attendu ses 48 ans pour écrire son premier roman, car il souhaitait se donner le temps de se permettre de concilier des « envies très très différentes ». L’auteur avoue avoir ici tenté de réunir « le roman d’aventures, quelque chose de philosophique ou de la littérature très formaliste ». Sa solution : « plutôt que de choisir, je vais faire tout, donc du coup, cela fait beaucoup de pages » (630 pour être exact, un volume rarissime pour un premier texte). Cette ambition gargantuesque est certainement le plus gros écueil du livre, alors qu’elle aurait pu en constituer la principale qualité. Car, comme on l’a dit, Jenni ne développe pas le même talent sur les différente parties du livre, devenant même très faible lorsqu’il s’agit de supputer le devenir de la France sur un mode hautement sécuritaire (dans le style, on préférera de très loin la violence flamboyante des Chroniques de la dernière révolution d’Antoni Casas Ros, à paraître également fin août chez Gallimard). Car si l’on imagine que ces dizaines de pages raviront les innombrables lecteurs d’Indignez-vous !, le pamphlet de Stéphane Hessel, elles apparaissent comme superflues dans un texte par ailleurs très fouillé, mettant en lumière les heures les plus sombres d’un pays aux ambitions humanitaires démesurées.
Au final, le roman n’est peut-être tout à fait pas le chef d’œuvre incontournable annoncé depuis plusieurs mois par Gallimard dans un plan de communication ayant dosé avec beaucoup d’habileté l’attente, la promesse et le secret (le livre fut l’un des plus difficiles à obtenir par les journalistes depuis bien longtemps). Que l’on ne s’y trompe pas cependant : L’art français de la guerre reste incontestablement l’un des premiers textes les plus réussis que l’on ait lu depuis belle lurette, qui marquera sans aucun doute de son sceau la cuvée littéraire 2011.

« L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni, Éditions Gallimard, 650 pages, 21 €. Parution le 18 août.

Photo de l’auteur : C. Hélie, © Gallimard.

Page suivante : la première page du livre

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Pour emballer le poissonMouaisCa le fait pas mal4 étoilesFutur prix Pulitzer (Pas encore de vote)
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