Charles Dantzig saute en août Dans un avion pour Caracas
La première page de Dans un avion de Caracas de Charles Dantzig
au-dessus de l’Atlantique
Caracas est moins belle que son nom. Pour s’y rendre, le voyage en avion est long, mais paisible, donnant une assez bonne idée du bien-être qu’a dû éprouver Jonas à l’intérieur de sa baleine. Descendant une travée en direction des toilettes, je cherche du regard la femme que, il y a moins d’une heure, dans la salle d’attente de l’aéroport, j’ai vu repousser d’un index vif et dédaigneux les applications de son iPhone. Filez, horreurs ! Trente ans auparavant, au même endroit, sa mère a sans doute tenu entre deux doigts lents et dédaigneux une cigarette allumée. L’élégance des femmes invente toujours un geste pour en remplacer un autre. Reprenant ma place, j’en retrouve une d’une autre sorte. Sud-Américaine. La peau caramel. Replète. Grasse, dirait-on. Comment savoir ? Elle est voilée. Lit le Coran. Les caractères dorés sur le papier ivoire donnent une impression d’émail. Un livre fait pour être admiré, pas annoté.
Où on ne cherche pas à penser, dont on reçoit la Vérité. Une Sud-Américaine lisant le Coran… Le prosélytisme des musulmans est inouï ! Je ne lui vois d’égal que celui des catholiques et des protestants. Au demeurant, je me fiche des religions, je vais vers un pays sans foi que gouverne un militaire populiste et télévisuel. Quand je pense que, au lieu d’en rapporter un grand reportage qui me vaudrait l’admiration de mes confrères, je vais chercher Xabi !Photo de Xabi : un grand homme mince fume sous la neige, épaules serrées, col du manteau relevé. La fumée blanche qui monte d’entre ses doigts a l’air de contredire les flocons qui tombent. Photo très peu représentative. Il a cessé de fumer depuis longtemps et déteste la neige. « Tout ce que la neige a de sympathique, ce sont les cœurs qu’on dessine sur les pare-brise » (lui, un jour d’hiver, rue du Mont-Thabor, 1er arrondissement de Paris).
À 10 000 mètres, l’Océan est gris et ridé comme un hippopotame. Que le vol est paisible, à l’intérieur de ce gros Boeing blanc qui digère ses passagers en ronronnant ! Cela permet de supporter la patience que les long-courriers réclament. À la couverture d’un magazine people, Sharon Stone déclare «J’ai 51 ans » sur une photo d’un style ni agressif, ni vulgaire, où elle exhibe ses seins refaits en souriant comme une panthère. Je me demande ce qu’en pense ma voisine voilée.
© Éditions Grasset, 2011
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